“Tu vas me lire une histoire ?”

Je l’ai regardé, surprise. Les dernières fois quand il avait dormi chez moi, je lui avais lu les histoires d’un écureuil qui construit un mur autour de son arbre, en découvrant ainsi qu’en isolant son univers de celui des autres, on ne le protège pas, mais au contraire, on l’appauvrit. Bref, je m’éloigne du sujet. Je me dirige vers la chambre de ma fille, je prends un beau livre avec une fin rigolote et je continue ce qui est devenu, sans que je m’en rends compte, un chouette rituel.


“Les filles ne se rendent pas compte ... Elles font tout un tas de trucs pour être plus attirantes, plus belles, pour se mettre en évidence ... alors que tout ça n’a aucune importance. On tombe amoureux d’un regard perdu, d’une mèche de cheveux qui ne veut pas rester en place, d’un bras qui se lève.”

Il m’avait dit ça lors d’un chocolat chaud, il y a quelques milliers d’années. Je viens de le comprendre aujourd’hui, en pensant à mon écureuil qui dépensait une énergie folle à ériger des murs sans sens et sans fondations. Comme lui, j’ai toujours essayé de construire une meilleure version de moi autour de ce que pensais être les souhaits ou les besoins de l’autre. Je partais toujours de zéro et je dessinais petit à petit cette fille que j’aurais tellement aimé être, cette nana forte et quasi-parfaite, qui sait toujours quoi dire, qui impressionne, qui s’adapte parfaitement à la personne en face d’elle.

Et puis ce jour-là, j’avais juste envie de partager avec lui l’histoire de mon écureuil un peu trop naïf. Sans rien de plus. Juste lire, et en rigoler. Juste être.


“Tu vas me lire une histoire.”

Je suis cette fille qui lit. Et qui oublie le lait sur le feu. Qui s’est battue jusqu’à la dernière larme pour se reconstruire. Et qui aime un peu trop le fromage de chèvre au miel. Qui râle sur tout et sur n’importe quoi. Qui s’assoit par terre avec son café chaud en le regardant boire le sien, pendant qu’il raconte des histoires infinies qui parlent de voitures qui se déclinent en séries et en motorisations, et tout un tas de trucs que je n’ai pas suivi parce que, encore une fois, je me suis perdue dans ses yeux.


Je suis cette fille qui a arrêté d’essayer d’en fabriquer une autre, meilleure. Parce que toutes ces coquilles vides que j’avais imaginées au fil de mes amours n’avaient aucune utilité. Ceux qui m’ont vraiment aimé, ce sont ceux qui ont vu à travers mes multiples déguisements, ceux qui se sont accrochés à un sourire, à une chanson, à des instants où l’on est tout simplement là pour l’autre, sans rien demander en échange, des moments où une présence vaut mille mots, et des bras serrés autour de l’autre lui font oublier le monde.


“Tu vas me lire une histoire.”

Schéhérazade a réussi à sauver sa vie avec une histoire. Moi, il m’a fallu le récit d’un écureuil tout fou pour comprendre enfin qu’en érigeant des murs autour de celle que je suis vraiment, je ne me protège pas, bien au contraire.

*

Cela fait trois semaines que je cherche une fin à ce texte. Sans succès. “C’est bien, comme ça, tu ne le mettras pas sur ton blog!” il me dit en souriant. Et puis je me suis dite que parfois, il faut accepter qu’on ne puisse pas tout maîtriser, et que les choses imparfaites sont parfois celles qui nous offrent le plus de réconfort. Et, quelque part au fond de soi-même, dans un p’tit coin imparfait comme une p’tite patate, espérer qu’il peut ne pas y avoir une fin à certaines histoires ...    


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