L'homme qui voyait a travers les visages



M.Schmitt, vous m’avez déçu avec ce roman.

C’est trop simple. “Les hommes ont la charge des hommes. Mieux : les hommes ont la charge de Dieu.”Toute religion est pure à la base, ce sont les hommes qui la ternissent, en l’interprétant et en dérivant des idées plus ou moins fidèles aux concepts de base. Mais tout ça nous le savions déjà, M.Schmitt. Toute personne lucide et intelligente conclu aujourd'hui sans équivoque que les intégristes ont une vision tordue et fausse du Coran. Tout comme les Grands Inquisiteurs avaient une interprétation de la Bible qui nous donne des frissons encore aujourd’hui. Certes, vous l’expliquez joliment avec la métaphore du feu qui, plus on s’éloigne de son origine, se refroidi. Mais, encore une fois, tout ça nous le savions déjà.

Et j’ai du mal avec Augustin aussi. Il est beaucoup trop plat, beaucoup trop prévisible. Vous m’aviez habitué à des personnages bien plus complexes. J’ai grandi avec Odette Toutlemonde, je me suis forgé des idées en suivant le chemin d’Adolf, j’ai aperçu le monde différemment en voyageant avec Ulysse. Même vos perroquets de la place d’Arezzo me semblent avoir plus de plumes que ce pauvre Augustin. Je vous avoue que j’ai anticipé sans aucune difficulté la plupart de ses mésaventures. Sauf la rencontre avec vous. D’ailleurs, c’est quoi cette mégalomanie de s’écrire dans le récit ? Et pas n’importe comment. Vous vous êtes entouré que de têtes illustres : Mozart, Diderot, Molière, Colette, Pascal, Bouddha et tant d’autres. Une question me trotte dans la tête depuis la lecture du passage décrivant le premier passage d’Augustin à Guermanty : les morts peuvent-ils se dédoubler ? Car sinon, je trouve que vous monopolisez peut-être un peu trop de matière grise défunte autour de vous et de vos chiens, qui ne semblent apprécier guère cette étrange compagnie.

Il y a quand même deux de vos personnages qui se détachent : Oum Kalsoum et la juge d’instruction Poitrenaud. Le premier par son originalité et son rôle inattendu dans le récit, la deuxième par ses propos, et par la magnifique dissimulation de sa vraie nature. Et je ne parle pas ici de la chute lacrymogène qui nous suggère qu’elle serait la mère d’Augustin. Vous l’avez écrite vivante, alors que vous saviez depuis le début qu’elle était morte. Ou peut-être que même vous vous avez été surpris lorsque vous avez constaté avec stupeur qu’elle n’apparaît qu’aux côtés d’Augustin et bizarrement, il n’arrive jamais à goûter ces infâmes bonbons qu’elle lui propose à chaque fois. Je crois qu’elle vous a dupé vous aussi. Tout est possible, car finalement, “qui écrit quand j’écris” ? 

Je me plaignais tout à l’heure de la platitude d’Augustin. Mais du coup, je commence à me demander sérieusement si vous n’êtes pas en train de nous vendre ce bonhomme en tant que protagoniste, alors qu'il ne l'est pas vraiment. Certes, c’est bien lui l’homme qui voit à travers les visages, mais peut-être que, du coup, il est uniquement un moyen et non pas une finalité. Il permet aux morts de prendre une place dans le récit, de s’agrandir petit à petit, de retrouver une voix. Ils sont peut-être plus légitimes en tant que protagonistes que ce gamin confus et sans repères. Et puis une autre idée m’effleure l’esprit : et si le vrai personnage principal était finalement le grand absent ? Dieu ? Car finalement toutes les idées convergent vers lui, et l’histoire que vous écrivez, si c’est vraiment vous encore une fois, c’est l’histoire de sa défaite face à l’incompréhension de l’homme. C’est l’histoire d’une volonté qui se heurte aux réalités de ses créatures, et qui demeure lointaine et impuissante. 

Bref, mon cher M.Schmitt, je vous en veux un peu pour cette histoire beaucoup trop prévisible à mon goût, cet essai philosophique déguisé en roman, cet Augustin qui me donne envie de lui mettre une claque à chaque page. Mais je me console avec l’idée que peut-être ce n’est pas vous, mais un de vos morts, qui a dirigé votre plume cette fois-ci. Mais ne recommencez pas ! 




Extraits

Les religions commencent divines, elles finissent humaines.

Dieu constitue le feu, les religions en dérivent comment des refroidissements. Différentes, elles renferment le même cœur. Un fond unique, universel, flambe à leur origine. Pourquoi se multiplient-elles ? Pourquoi divergent-elles ? Pour des facteurs secondaires. Le feu reste le feu, au-delà des mots et des concepts. Afin de dire cet indicible, le prophète et le mystique transposent, traduisent. Premier refroidissement. Puis les textes circulent, amendés, récrits. Deuxième refroidissement. Ensuite, les cultes s’établissent, les rites se définissent, les Églises se construisent. Troisième refroidissement. Enfin, pour unir les masses de façon claire et simple, les dogmes remplacent le feu. Et là, ça peut devenir polaire !

Il y a un lien entre l’ignorance et la violence. La violence me paraît une entreprise désespérée pour se dérober à l’incertitude. Ceux qui frappent veulent avoir raison et ne pas être démentis. Ils désirent échapper aux questions. Ils tiennent à savoir. Les malheureux souhaitent du marbre là où ne coule que de l’eau. Ils fuient la condition humaine, faite de plus d’interrogations que de réponses. Au fond, ils tentent de devenir Dieu en personne, Dieu dont ils ne parviennent qu’à produire un mime dérisoire.

J’en conclus que la violence est une pathologie de la connaissance. Au lieu d’admettre les bornes de son esprit, le fanatique refuse d’ignorer ce qu’il ignore et préfère prendre ses options subjectives pour des vérités objectives. La violence surgit quand l’homme rejette ses limites.


*

- Je doute et je crois à la fois. Mon doute et ma foi cheminent parallèlement, le long d’une frontière commune, car ils n’habitent pas le même pays. Mon intellect continue à sonder, puisque Dieu ne relève pas de la science, son existence ne se prouvant pas comme 2+2=4. Et ma foi avance, vigoureuse, stable, dans son propre champ, le cœur, le souvenir, la réceptivité, l’imagination. 
- Votre foi ne répond pas à votre doute ?
- Non, puisqu’elle habite un autre territoire.
- Et votre raison n’ébranle pas votre foi ?
- Non, puisqu’elle habite un autre territoire.
- Vous êtes un double. 
- Je suis un et complexe. J’accepte d’appréhender le monde selon deux modes, l’intelligence et le cœur. Et je ne les confonds pas.
- Croire exclut savoir.
- Voilà ! Ma raison doute parce qu’elle n’est pas foi. Et ma foi propose parce qu’elle n’a pas raison et qu’elle n’est pas raison.

*

Ne fais pas quelque chose pour le finir, fais-le pour le faire. Les hommes crèvent d'occuper le futur, jamais le présent. Il se préparent à vivre, ils ne se réjouissent pas de vivre.

*

Que les hommes croient ou non en Dieu, ils Lui échappent puisqu'ils demeurent libres. À eux de faire fructifier leur liberté, laquelle n'existera que s'ils s'en servent. Définitivement, que le Ciel soit plein on vide, les hommes ont la charge des hommes. Mieux : les hommes ont la charge de Dieu. Ce sont eux qui peuvent Le travestir ou Le comprendre, eux qui peuvent L'entendre ou rester sourds, eux qui peuvent Le lire bien ou Le lire mal, exercer leur esprit critique, chérir l'intelligence de Livres sacrés, leur plan, leurs intentions, ou n'en garder que les déchets.

Lorsque je détache la phrase du Grand Œil "J'ai mal à l'homme"; je songe à cette autre : "J'ai mal à l'homme parce que je crois en lui."

"J'ai longtemps estimé que Dieu agrandissait l'homme jusqu'à ce que je perçoive qu'auparavant l'homme doit agrandir Dieu."

Il appelait les intégristes "les preneurs d'otages", désignant par là les enlèvements pratiqués par les teroristes mais aussi la confiscation de Dieu à des fins malfaisantes. Comme le montre l'entreient avec le Grand Œil, les religions, ces refroidissements du feu, dérivent quasi naturellment vers l'intégrisme si l'intelligence, l'analyse, la discussion et la compassion ne les revivent pas. Pour lui, la raison n'était pas l'ennemie de la religion, mais son plus ferme allié.

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