Des idées en vrac à lire lorsqu’on pense que notre monde va s’effondrer parce qu’un amour s’en va

(ou parce que le monde ne tourne pas aussi rond que nous le voudrions; 
c’est une ellipse en plus, parole de mathématicienne) 




Il y avait mes p’tits doigts glacés
Qui crament entre tes mains
L’hiver qui croise l’été
Ça fait autant de peur que de bien



J’ai toujours cherché l’amour. Le vrai, la grand, l’eternel, celui qu’on écrit avec un grand A, celui qu’on décrit dans des poèmes, celui qui transforme les êtres et le monde. Le souci c’est que les êtres n’ont pas envie de se transformer, et encore moins de se laisser transformer. Et que le monde s’en moque.

Mon premier amour, celui de mes treize ans, il avait des grands yeux noirs et je savais que j’allais lui faire deux mômes, aussi beaux que lui. Puis quelques mois plus tard, un soir de décembre, un très bon ami m’embrassa par surprise, sous la neige qui nous couvrait avec des grands flocons légers comme un amour qui s’en va pendant qu’un autre prend sa place. Puis il y a eu ce soir de février quand j’ai senti mon univers se briser en morceaux. À seize ans, toute rupture dont on est pas l’auteur est comme une fin de monde, elle nous fait passer de l’autre côté du miroir de notre enfance. Elle nous permet d’apercevoir, près de quelques instants, les épreuves et le sérieux qui nous attendent après avoir franchi les marches qui nous séparent encore de l’adulte qui germe en nous. On grandi sans l’avoir choisi, et ça fait mal, on sent presque nos cellules s'étirer, un bruit sourd s’installe à l’intérieur de nous, un bruit qui se heurte aux parois de notre coeur et le fait résonner comme une corde mal accordée. Et on apprend à se méfier de l’amour, à lui réclamer des preuves, à lui exiger des certitudes, à souffrir par anticipation, à tisser des scénarios qui nous grignotent les nuits, à laisser enfermer une partie de nous, pour mieux amortir le choc d’une nouvelle rupture lorsqu’elle arrivera.

Un jour je me suis rendue compte que mes relations, de courte ou longue durée étaient choisies en suivant de manière inconsciente une sorte de check liste formatée selon des critères qui n'avaient plus rien à voir avec les frissons qu’on peut ressentir lorsqu’on se perd dans les yeux d’un être aimé. J’avais besoin de quelqu’un qui soit là pour moi quoi qu’il arrive, qui me rassure, qui fasse barrière entre moi et une hypothétique solitude que je redoutais tant. Quelqu'un qui ne me brisera jamais le coeur.

Sauf que jamais et toujours font bonne figure uniquement dans des poèmes, et que dans la vraie vie “pour toujours” peut devenir une prison qu’on s’inflige à nous même pour des raison qu’on croit justes, mais qui ne le sont pas vraiment.

À chaque séparation je jetais un oeil sur le passé en me disant avec amertume “Tans pis, le prochain sera le bon”. Je regardais mes relations comme une suite d’échecs, alors que j’avais vécu à chaque fois des moments extraordinaires. Ce baiser volé sous la neige, les lettres d’amour qu’un autre m’écrivait sur du papier rose, la découverte d’un autre corps différent du sien, puis de l’amour dans une autre langue que celle qui m’avait bercé et la seule dans laquelle je sais vraiment dire je t’aime. Toutes ces personnes m’ont fait grandir, elles ont posé des pierres à mon édifice intérieur, dans leurs bras j’ai pu apercevoir des réalités différentes de la mienne et à travers leurs yeux j’ai décrypté à chaque fois des histoires qui ne m’ont jamais laissé indifférente. Le souvenir de toutes ces personnes me fait sourire car il me rappelle à quel point j’ai toujours été aimée, malgré les séparations, les larmes, leurs imperfections, mes demandes absurdes. Car finalement, ce ne sont pas eux les échecs, mais mes attentes d’eux.

Je me rends compte aujourd'hui que j’ai toujours attendu qu’un autre définisse mon bonheur, au lieu d’en être l’architecte. Ce grand amour tant rêvé, tant recherché, était ni plus ni moins qu’une peur. La peur de ne pas avoir une oreille qui m’écoute, des bras qui me serrent, des mots qui me consolent. Plus grave encore, la peur de n’être rien toute seule. Avoir un autre qui m’aimait me donnait une validation de ma valeur, me confirmait toutes les choses que je n’osais pas croire en son absence. Je pensais à tort que cette force qui m’avait toujours porté au delà de mes rêves venait de ces amours qui étaient là pour me soutenir, pour me faire avancer. Lorsque j’étais aimée je me sentais invincible. Ce que je n’arrivais pas à comprendre c’est que cette force que je leur attribuais à tort était souvent l'étincelle de leur amour, le quelque chose de plus qu’ils avaient vu en moi et qui les avait attiré.

Chaque amour me donnait l’impression d’exister. Chaque rupture me plongeait dans une solitude que je croyais équivalente à une régression. Et le cercle vicieux recommençait. Lorsqu’on cherche des certitudes dans l’autre on ne peut qu'être déçu. Mais lorsqu’on essaie de les trouver au fond de nous, et à défaut, se battre pour les construire, elles seront vraies et concrètes, et elles nous ressembleront.

Lorsqu’on attend qu’un autre nous apprenne à apprivoiser notre solitude, elle restera toujours un fauve dont l’oeil sauvage nous fixera en nous glaçant le dos. Et un jour nous allons peut-être comprendre qu’en réalité nous sommes tout seuls, tout seuls face à nous mêmes, face à nos peurs, mais aussi à nos joies, face à l’avenir, mais aussi au regard pas toujours bienveillant du passé, face aux incertitudes, mais aussi face aux forces que nous pouvions leurs opposer. Et ce jour nous allons regarder les autres non comme des potentielles béquilles pour soutenir nos infirmités, mais comme des êtres extraordinaires qui peuvent faire partie pour plus ou moins longtemps de notre univers. Les autres deviennent alors source de découvertes qui nous enrichi.

Et on accepte alors peut-être plus facilement le fait qu’on ne peut pas les maîtriser, qu’on ne peut pas imposer des règles à leur amour, comme on ne peut pas rendre captif un arc-en-ciel qui se dessine l'espace d’un instant aprés l’orage, et qui disparaît aussi soudainement qu’il n’est apparu, après avoir rempli notre coeur d’un bonheur naïf. Tout amour a le droit de s'arrêter, sans que cela nous amoindrisse. Toute personne doit rester libre de quitter notre univers sans que cela l’effondre.


Avec mon père on se baladait souvent en voiture. Musique à fond, sourire aux lèvres, les montagnes devant nous, on aimait tellement ça. Et presque à chaque balade, mon père me disait : “Et si on allait quelque part d’inconnu ?” Cette question marquait toujours le début d’une aventure. Nous nous sommes souvent perdus, car à cette époque là waze n’était pas encore né, notre voiture est même tombée en panne quelquefois, nous avons appris à changer un pneu en plein milieu de nulle part, nous avons découvert des endroits merveilleux, et nous nous sommes fabriqués des souvenirs inoubliables. Il y a eu aussi des moments qu’avec du recul, on reconnaît comme étant à la limite entre l’audace et l’imprudence. Plein de fois où la fatigue devenait plus forte que nous et nous nous métions peut-être en danger. Néanmoins, aujourd’hui, on ne regrette rien. Nous avons osé vivre, prendre des chemins moins empruntés, s’écarter parfois des autres et suivre nos têtes de mules. À chaque fois nous en sommes sortis plus grands, la tête un peu plus haute.

Après avoir erré tant de fois en cherchant des certitudes, en chassant des rêves sans substance, et en essayant de guérir d’une hypothétique solitude, je me rends compte aujourd’hui que je devais accueillir l’amour comme si c’était une de ces ballades au pif, dont le seul fil conducteur est le bonheur des deux parties impliquées. Même si, comme toute balade dans l’inconnu, sans carte, et sans repères, ça peut parfois être déstabilisant. Sans que pour autant cela ôté quoi que ce soit au plaisir d’y participer.

Envisager l’amour comme une ballade au pif c’est comme troquer les certitudes pour des moments inoubliables, brader ses rêves de perfection, accepter la fin comme partie du jeu, s’enrichir à travers l’autre au lieu de le déguiser en remède contre la solitude. Et pour que cette balade devienne extraordinaire il est nécessaire de construire son édifice intérieur sur des fondations solides, indépendantes de tel ou tel amour. Se forger une identité, un monde, dont les repères sont ancrés dans nos propres réussites et dont le moteur est notre propre force. Si nous réussissons cela, nous aurons toujours un endroit où nous réfugier lorsqu’une balade se terminera, lorsqu’un amour se ternira. Et à l’abri, nous allons pouvoir guérir et trier plus facilement nos souvenirs, pour ne pas faire que garder ceux qui nous dessinent un sourire sur le visage.

Puis, il ne faut pas oublier que les certitudes font des crétins, comme bien l'écrit Eric-Emmanuel Schmitt, et qu'à trop demander on ne mérite rien, parole de Leïla Huissoud.


Pour mes p’tits doigts glacés
Moi j’irai chercher des gants
Si l'été venait à se barrer
Je garderai le chaud pour un moment

(Leïla Huissoud - Les p’tits doigts glacés)

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le (non) sens des enfants

La peur de n’être rien

Extrait de Léon l'Africain, d'Amin Maalouf