Le (non) sens des enfants


Cristina me disait toujours qu’elle n’aurait jamais d’enfant. Qu’elle l’avait toujours su, et qu’elle ne changerait jamais d’avis. On avait 20 ans, des étoiles dans les yeux, des projets, toute une vie devant nous, on rêvait d’une carrière, d’un grand amour, des voyages, et, pour certaines d’entre nous, d’une famille avec des mômes plein le jardin. Je la regardais avec une sorte d’admiration mélangée d’incompréhension. Pour moi être mère m’était toujours apparu comme une évidence. Je voulais des enfants, deux ou trois en plus, des filles, des garçons, peu importe, des gamins auxquels je pourrais raconter le monde, qui s’accrocheraient à mon cou avec amour. Je rêvais de remplir leur monde avec des livres, de la musique, du théâtre, de la poésie, comme mon père l’avait fait pour moi. Ils allaient être bercés par des histoires magiques et j’allais tisser des étoiles dans leur rêves.

Je n’arrivais pas à comprendre comment choisit-on de passer à côté de tout ça. Je ne l’accusais pas d’égoïsme, mais je m’interrogeais beaucoup sur la mécanique d’une telle pensée. Ce n’était pas forcément le pourquoi qui me posait problème, mais surtout je n’arrivais pas à envisager comment quelqu’un puisse se sentir complet sans connaître la maternité ou la paternité. Pour moi, avoir un enfant faisait partie de la définition même de la vie, du bonheur. Trouver l’amour et lui pondre un môme. J’avais peut-être une vision bien trop simpliste de la vie. Et fausse.

Une fois cette enfant tant attendue née, j’ai compris deux choses. La première est venue assez vite, la deuxième a pris un peu plus de temps à faire son chemin.

Elle était toute petite dans son incubateur et en la regardant j’ai pensé tout bêtement à une grande boîte de Légo que son père gardait dans un coin de garage pour lui donner lorsqu’elle sera grande. Et j’ai su à cet instant précis que cet enfant ne serait pas MON enfant au sens où je l’avais imaginé pendant tant d’années. Je m’étais préparée toute ma vie à avoir un enfant à mon image, qui allait avoir mon enfance, mes rêves, mes attentes, mes envies. Un enfant qui allait aimer la même musique que moi, même si moi j’avais détesté pendant de longues années la musique de mes parents. Un enfant qui allait grandir en suivant les mêmes chemins que moi, et moi j’allais être pour lui le parent que mon père avait été pour moi. Et en regardant cette petite fille dans son bocal en verre relié à tant de machines, j’ai compris qu’elle est un être indépendant, un univers, un monde qui vient de commencer et qui allait grandir en suivant des chemins dont je n’aurai pas le contrôle. Qu’elle allait se construire toute seule comme moi je l’avais fait aussi, et qu’elle allait construire son enfance et puis sa vie selon ses propres cartes inscrites dans son coeur et dans sa génétique. Et que je n’y peut rien. À part être là pour elle et faire de mon mieux. L'Encourager, l’encadrer, lui offrir les étoiles du ciel, mais accepter aussi que c’est plutôt les étoiles de mer qu’elle préfère.

Je l’ai rêvé tant, cet enfant. J’avais ce vide terrible au fond de moi, cette solitude autour de mon coeur, une relation construite comme un jeu de cartes posé sur du sable mouvant, et j’imaginais souvent cet enfant accroché à mon cou, posé sur ma poitrine, nos coeurs battant à l’unisson. Un enfant pour remplir un vide, pour effacer une solitude, pour combler une existence dont le sens m’échappait de plus en plus. Puis elle est arrivée. Et le vide était toujours là. Pire encore, il grandissait, il ne semblait pas avoir une fin, il respirait en même temps que moi, il se nourrissait de mes angoisses, de mon incompréhension, de mes défaites, et son souffle me glaçait le dos.

Et pour la première fois j’ai compris ce que Cristina avait compris bien avant moi. Qu’un enfant n’est pas un complément qu’on ajoute à notre vie pour la rendre meilleure, ou pour réparer quelque chose. Un enfant c’est une vie indépendante de la nôtre et son existence ne guérit pas nos blessures. Un enfant ce n'est pas un sparadrap qu'on colle sur une plaie, ni une recette magique qui remplira notre vie de sens. Le sens de notre vie ce n’est pas à l’enfant de nous le donner, mais à nous de le rechercher. C’est à nous en tant qu’individu, et en tant qu’adulte de regarder au fond de nous même ou dans le monde qui nous entoure et essayer de trouver ce quelque chose qui fait que nous puissions avancer la tête haute, les épaules bien droites et le sourire aux lèvres. Et si nos interrogations et nos quêtes nous mènent nulle part, c’est, encore une fois, à nous de remplir nos mains avec le vide et de nous forger un sens. C’est à nous de déchirer la solitude qui nous entoure en mille ficelles, et d’en tisser une autre réalité.

Les enfants sont comme les parents, comme les amis, comme ces parfaits inconnus qui nous tendent parfois une main sans que l’on sache pourquoi. Ce sont des êtres dont les chemins croissent le nôtre, parfois juste l’espace d’un instant, parfois pendant toute une vie, sans pour autant s'y confondre. Et en apprivoisant cette vérité bien crue, j’ai compris aussi tous ces gens qui construisent leur vie sans descendance. J’ai compris qu’une vie sans enfant n’est pas une vie sans sens, et ce n’est pas non plus une vie qui s’arrête, comme une étoile qui pâlit, ce n’est pas une vie sans continuation. Si on se définit en tant qu’être indépendant, solitaire et unique responsable de ses actions et de son évolution intérieure, mais aussi en tant qu’être humain qui s’enrichit dans la présence des autres et qui trouve un sens dans le partage, alors avoir des enfants n’est plus un impératif de l’existence, mais plutôt une expérience humaine extraordinaire. Et comme toute expérience, elle possède la force de toucher certains plus que d’autres, de les transformer de manière radicale ou de les laisser indifférents, selon des critères aussi arbitraires que la forme des galets sur une plage.

J’ai compris qu’on peut être heureux sans enfant, aussi bien que l’on peut être malheureux en étant parent. Car le bonheur le plus pur vient finalement de nous, sans que personne puisse vraiment le construire pour nous. En acceptant la responsabilité de ses propres états d’âme, la responsabilité de ses victoires, mais aussi de ses échecs, la responsabilité de la construction de son propre édifice intérieur, on voit davantage ce que nous pouvons apporter aux autres, au lieu de chercher ce que les autres peuvent nous apporter. Et en conséquence, on accepte également nos enfants en tant qu’êtres indépendants de nous même au lieu de les imaginer comme des prolongations de notre personne, ou pire comme des itérations de nous même à perfectionner.

Et lorsque ce changement de perspective devient partie fondamentale du regard que l’on pose sur le monde qui nous entoure, alors on touchera peut-être du bout des doigts un morceau de vraie liberté. La liberté de construire sa propre vie à la force de ses bras et de ses émotions, sans rien attendre des autres. La liberté de trouver le sens de son existence. La liberté d’offrir au lieu d’exiger. La liberté d’être présent au lieu de s’imposer. La liberté d’avancer au lieu d’attendre. La liberté d’aimer sans revendications. La liberté de dessiner des édifices au lieu de mendier des cailloux.

Et peut-être qu’on arrêtera aussi de pondre des mômes lorsqu’on ne sait pas quoi faire d’autre !

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