Les mots

J’ai collé mon front à ton dos cette nuit et je t’ai dit que je t’aimais. Tu dormais. Il faisait noir, ta respiration rythmait des rêves suspendus encore dans l’air, je crois que j’étais à moitié endormie encore. 

J’ai toujours été fascinée pas les mots. Petite, je passais mon temps à les cueillir dans les livres que je lisais, puis à les choisir et à les tisser dans des histoires que je me fabriquais. J’en prenais soin, je ne les utilisais jamais au hasard. J’avais compris assez tôt qu’un mot pouvait blesser, ou soigner. Il m’a fallu un peu plus de temps pour me rendre compte aussi à quel point leur absence peut creuser un vide dans les édifices les plus solides.

En changeant de pays et de vie, mon rapport aux mots a évolué aussi. Avec cette nouvelle langue qui se creuse de plus en plus un chemin vers mon cœur, j’ai l’impression d’avoir ajouté une nouvelle dimension à ma façon d’exprimer ce que je ressens. Un je t’aime n’a pas le même poids, et je peux dire merde sans cligner des yeux. Je m’amuse à jongler avec des phrases que je construis parfois comme des châteaux de cartes, sans savoir s’ils vont tenir ou tomber, je prends plaisir à m’accrocher à quelques mots comme au fameux fil d’Arianne, je marche avec attention à la frontière entre deux langues, comme sur un fil tendu. Parfois, j’ai le sentiment de tout maîtriser, et d’autres fois, je me sens prisonnière de ma façon d’apprivoiser mon monde, principalement à travers des mots. Je sens alors que ma vision est étroite et je m’agace de mon impossibilité à combler un vide avec autre chose que des mots que j’attends. Je cherche alors un autre sens, d’autres repères, même si mon cerveau s’obstine à traduire les câlins, les sourires, les moments où tout s’arrête l’espace d’un instant ...

Il y a quelques années, on m’a dit qu’on maîtrise vraiment une langue lorsqu’on arrête de tout traduire dans nos têtes. Et lorsqu’on rêve dans cette langue. Peut-être que j’aurais vraiment maîtrise ma relation avec les mots lorsque je n’aurais plus besoin de chercher d’équivalence à un câlin ...

J’ai collé mon front à ton dos cette nuit et je t’ai dit que je t’aimais. En roumain.

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